Portrait de post-doctorante à la cellule RePaz

Depuis février 2026, Eva Portel effectue un post-doctorat OPUS - INHA, au sein de la cellule Recherche et Patrimoine en Zone de crises (RePaZ). Elle nous raconte son parcours et ses missions.

RePaZ est une initiative de soutien aux chercheuses et chercheurs dont les conditions de travail sont affectées par les crises. Dirigée par Eloïse Brac de la Perrière (INHA - Sorbonne Université) et Sandra Aube (CNRS), elle s’est concrétisée par la mise en place d’une cellule hébergée à l’INHA, coordonnée par Sipana Tchakerian (INHA). Mais c’est également un projet de recherche qui a vocation à réfléchir aux conditions de production de la connaissance scientifique sur le patrimoine quand bien même archéologues et historien·nes de l’art n’ont pas accès au terrain.

Hébergée à l’INHA la cellule RePaZ est portée par Eloïse Brac de la Perrière (https://www.centrechastel.sorbonne-universite.fr/membres/eloise-brac-de-la-perriere)  (fondatrice du projet, conseillère scientifique à l’INHA et professeure d’histoire de l’art au Centre André Chastel de Sorbonne Université), Sandra Aube (cofondatrice, Directrice de l’Unité support Etudes aréales (UAR2999) CNRS), et Sipana Tchakerian (coordinatrice scientifique).

Depuis février 2026, Eva Portel effectue un post-doctorat, financé par OPUS et l’INHA, au sein du projet et a piloté la création du site internet RePaZ.

A l'occasion de la mise en ligne du site internet RePaZ, OPUS lui a demandé de nous parler de son parcours et de ses recherches.

Des études politiques à la cellule RePaZ

Vous êtes docteure en science politique et travaillez aujourd'hui comme post-doctorante en histoire de l'art. Comment s'est construit ce parcours interdisciplinaire ?

J’ai une formation en science politique à Sciences Po Bordeaux. Mais travailler sur le patrimoine culturel en temps de conflit armé implique nécessairement de lire des travaux en droit international, en archéologie et histoire. Par ailleurs, je m’inscris dans le champ des études stratégiques qui sont par essence interdisciplinaires. Pendant ma thèse, j’ai effectué un séjour au Center for War Studies de l’Université du Sud Danemark où justement le dialogue interdisciplinaire était le moteur des discussions scientifiques.

Comment avez-vous rejoint le projet RePaZ à l'INHA et qu'est-ce qui vous a attirée dans ce programme ?

L’appel à candidatures parlait de patrimoine matériel en terrains empêchés et cette thématique résonnait particulièrement avec le cadre méthodologique que j’avais dû construire pendant ma recherche doctorale où je travaillais sur le patrimoine culturel ciblé par l’État islamique en Irak et en Syrie. Dans mon cas, l’empêchement était à la fois géographique (impossibilité de se rendre sur place) et temporel (car j’étudiais un phénomène qui remontait à plusieurs années avant le début de ma thèse). Mais ça m’avait amenée à m’interroger sur des enjeux qui recoupent ceux du projet de RePaZ.

Recherches sur l'État islamique et le patrimoine

Votre thèse portait sur les attaques de l'État islamique contre le patrimoine culturel en Irak et en Syrie (2014-2019). Pouvez-vous expliquer en quoi ces destructions relevaient d'une stratégie militaire et politique délibérée ?

L’argument central est que les attaques peuvent être analysées comme une triple ressource – financière, militaire et propagandiste – qui est exploitée par l’EI pour renforcer sa position dans le conflit. En cela, la thèse vise à répondre à la question de recherche suivante : quels sont les avantages stratégiques offerts par les attaques contre les biens culturels dans un conflit armé ?

La recherche part de l’absence d’études théoriques sur la place du patrimoine culturel dans la conflictualité armée, davantage pensé comme un instrument de paix et un dommage collatéral de la violence et s’attache à théoriser le patrimoine comme une ressource pour les belligérants, c’est-à-dire pendant la guerre. Je mets en évidence trois dimensions illustrant le lien entre patrimoine en guerre :

1) Le patrimoine culturel est une ressource d’ordre financier. La création d’un monopole sur le pillage et du trafic de biens culturels constitue un apport financier pour l’EI. Ce contrôle contribue à la mise en place d’une structure quasi-administrative fonctionnant comme une assise politique sur laquelle l’EI fonde sa légitimité. Les rivalités autour du contrôle sur le trafic alimentent la conflictualité au niveau local. Au niveau international, le trafic de biens culturels participe de la définition de la sécurité internationale et devient un outil de lutte contre le terrorisme.

2) Le patrimoine culturel est une ressource d’ordre militaire. Je mets ici en évidence une typologie des usages du patrimoine pendant les affrontements armés : à des fins logistiques ou défensives ; pour initier ou mener la guerre contre l’ennemi (entrer en guerre, attaquer ou affronter l’ennemi) ; dans le cadre d’une riposte ; et comme instrument de coercition.

3) Le patrimoine est une ressource d’ordre propagandiste. Les images de destruction diffusées à grande échelle par les canaux propagandistes de l’EI contribuent à la guerre sur le plan psychologique et mettent en jeu une diversité d’acteurs impliqués dans le conflit armé.

Comment travaille t'on quand on ne peut pas se rendre sur le terrain ?

La méthodologie que j’ai mobilisée dans ma thèse s’appuie sur trois volets. Il a fallu dans un premier temps construire une base de données recensant les objets et sites attaqués par l’EI. Pour cela je me suis appuyée sur des sources ouvertes, rapports d’institutions, propagande de l’EI. J’ai également conduit une cinquantaine d’entretiens avec des militaires, acteurs culturels et représentants des communautés ciblées par l’EI en Irak. Enfin j’ai mobilisé les images propagandistes de l’EI et plus précisément les vidéos, magazines et photo-reportages.

Perspectives

Quels sont vos projets de recherche ou de publication pour la suite de ce post-doctorat ?

Il est important à la fois de valoriser ma thèse et d’étendre mes recherches. J’ai donc récemment publié un article sur la plateforme Le Rubicon sur la place du patrimoine dans la guerre (https://lerubicon.org/penser-la-place-du-patrimoine-culturel-dans-un-conflit-arme/) et je prévois de publier plusieurs chapitres de ma thèse sous forme d’articles.

Mon travail à RePaZ me pousse à m’intéresser à la convergence des missions et compétences entre secteur culturel et militaire sur la question du patrimoine en temps de crise. Si les entretiens que j’ai menés pendant ma recherche doctorale suggèrent qu’il s’agit d’une piste intéressante, je dois tout de même élaborer un protocole d’enquête. En science politique cela passe avant tout par la rédaction d’un état de l’art puis des entretiens et des observations ethnographiques auprès des acteurs concernés.

Questions d'avenir

Quel message adresseriez-vous à un·e chercheur·se qui souhaite travailler sur le patrimoine en zone de conflit ?

Il est fondamental de ne pas se mettre en danger physique ou psychologique. Pour autant zone de conflit ne veut pas dire qu’il est impossible de travailler sur ces objets.

Je conseillerais de bien se renseigner sur les conditions sécuritaires du terrain étudié. Bien souvent la situation varie énormément selon les villes, les régions. Un moyen de contourner l’inaccessibilité voire le danger est de se tourner vers les zones frontalières ou des régions plus apaisées qui permettent une forme d'accès au terrain. Et surtout, le patrimoine en contexte de conflit mobilise une diversité d'acteurs qui va bien au-delà du seul secteur culturel. Si l’on prend l’exemple du trafic de biens culturels, on peut construire un protocole d’enquête en étudiant les douanes, les forces de l'ordre, les diplomates, les maisons de vente aux enchères, les experts juridiques… Chacun de ces angles offre une entrée sur les enjeux étudiés, moins exposée du point de vue sécuritaire.

Enfin, je mettrais en avant la richesse des approches méthodologiques à distance, notamment le travail en archives. Avec RePaZ, nous valorisons les fonds conservés dans des pays occidentaux, qui permettent d'étudier un patrimoine situé sur des zones aujourd'hui inaccessibles.

Consultez le site internet de RePaZ : https://repaz.inha.fr/

Créée à l’Institut national d’histoire de l’art en 2025, en collaboration avec la mission « Terrains contraints » du CNRS (UAR 2999 Études aréales) et l’Observatoire des patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université (OPUS), RePaZ s’inscrit dans le consortium SPHINX dans le cadre du programme 10 « patrimoines menacés / invisibilisés ».